Allocution de la famille Ben Barka donnée par Bachir Ben Barka le 29 octobre 2020 dans le cadre du centenaire de la naissance de Mehdi Ben Barka

INTERVENTION DE LA FAMILLE DE MEHDI BEN BARKA

29 OCTOBRE 2020

 

Chers amis, mesdames et messieurs

Bienvenue à toutes celles et à tous ceux qui nous suivent dans ce live à travers les réseaux sociaux organisé par le Collectif pour le centenaire de la naissance de Mehdi Ben Barka et qui ont répondu à l’appel du SNES-FSU et de l’Institut Mehdi Ben Barka-Mémoire vivante. Comme les années précédentes, cet appel, a reçu l’appui de plus de quarante associations et organisations qui ont toujours été présentes à nos côtés et plus particulièrement à l’occasion de ce 55ème anniversaire de l’enlèvement et de la disparition de Mehdi Ben Barka. Je les en remercie

Cette commémoration se déroule cette année dans des conditions très particulières.

Nous ne sommes pas réunis, comme chaque année depuis près de trente-cinq ans, devant la brasserie Lipp, là où mon père a été interpelé par deux policiers français et où sa trace disparaît. Ce rassemblement numérique, s’il réunit plus de personnes, ne peut pas remplacer la chaleur du contact physique, de la rencontre fraternelle entre amis et camarades qui se donnent rendez-vous année après année en ce lieu de mémoire et de ressourcement pour poursuivre le combat pour la vérité et la justice, contre l’impunité et l’oubli.

La nécessité de ce rendez-vous est non seulement un devoir de mémoire, une exigence de vérité, une volonté de justice ; c’est également, comme l’a rappelé Abedellatif Laâbi dans un beau texte intitulé « Gloire à Mehdi Ben Barka » que je vous invite à lire et signer pour empêcher les assassins de la mémoire d’achever leur oeuvre : « Malgré l’amnésie organisée autour de sa mémoire par tous ceux qui ont trempé dans son assassinat (rabatteurs, exécutants, commanditaires), la flamme liée au nom de Mehdi Ben Barka n’est pas près de s’éteindre. Elle continue à éclairer le chemin de beaucoup de peuples qui se battent encore pour que triomphe le rêve de liberté et de justice que cet homme a défendu sans relâche, jusqu’au sacrifice suprême. ».

En effet, l’héritage de Mehdi Ben Barka est bien présent à travers le temps et l’espace. Aujourd’hui, sur tous les continents, des peuples sont dans la rue dénonçant précisément ce que Mehdi Ben Barka dénonçait : la confiscation des indépendances nationales, ainsi que les spoliations des bénéfices économiques résultant des indépendances nationales pour les peuples concernés. Ces peuples revendiquent largement ce qui, pour Ben Barka, faisait partie des « émancipations » politiques, sociales, économiques.

Parmi ces émancipations, l’éducation et le savoir pour le plus grand nombre, que va développer dans sa conférence Hayat Berrada-Bousta.

 

Mes cher(ère)s ami(e)s,

Le 29 octobre a été décrété « journée du disparu » par toutes les associations de Droits Humains au Maroc et par l’ensemble des familles des victimes de disparition forcée et leurs associations. Le choix de cette date a été fait en hommage à Mehdi Ben Barka, le plus emblématique des disparus, pour commémorer son enlèvement et son assassinat à Paris en 1965 et y associer l’enlèvement à Tunis de Houcine El Manouzi en 1972. Cette date a été retenue pour que la symbolique de la disparition de Mehdi Ben Barka serve de point d’appui pour dénoncer le phénomène de la disparition forcée encore présent au Maroc, pour soutenir le combat des familles des victimes pour connaître la vérité sur le sort de leurs proches et exiger la fin de l’impunité des responsables des violations des droits humains.

En effet, très souvent, ce sont les familles de victimes et leurs associations qui ont porté seules le combat contre l’oubli et contre la volonté de l’Etat marocain de tourner définitivement la page des années de plomb sans répondre à notre droit légitime de vérité et de justice. Aussi, toute avancée dans un quelconque dossier de la disparition forcée est une victoire pour toutes les familles et constitue le meilleur moyen de faire reculer le régime.

Comme chaque année, pour célébrer cette « journée du disparu », s’est tenu à Rabat aujourd’hui en fin d’après-midi un rassemblement organisé par le comité de suivi du symposium sur les violations graves des droits humains et constitué par l’ensemble du mouvement des droits humains marocains.

 

La coordination des familles de disparus et des victimes de disparition forcée au Maroc réunie au sein du Forum Marocain pour la Vérité et la Justice s’est associée aux actions organisées à cette occasion en insistant sur la nécessité de la mise sur pied d’une « commission nationale pour l’établissement de toute la vérité » à propos des disparitions forcées.

Ce combat des familles des victimes de disparition forcée s’inscrit dans celui de l’ensemble des forces sociales contre la dégradation de la situation économique et sociale aggravée par la pandémie de la covid-19 qui touche plus particulièrement les plus démunis. C’est dans ce contexte que le régime attaque de la manière la plus cynique les militants des droits humains et les journalistes qui relaient auprès de l’opinion la situation réelle politique et sociale avec une liberté de ton qui déplaît.

Les accusations, les inculpations, les détentions arbitraires, les procès en cours ou en préparation se multiplient. Derniers exemples, les journalistes Soulaiman Raissouni et Omar Radi ou le militant des Droits humains et défenseur de la liberté de la presse et d’expression Maâti Monjib. Les autorités sécuritaires qui semblent accaparer le véritable pouvoir n’osent plus attaquer de front ces militants pour leur opinion ou leur prise de position et leur liberté de parole, mais les poursuivent sur le terrain du droit commun et plus particulièrement celui des mœurs, montant des affaires de toutes pièces, dans un climat de dénigrement, de diffamation et d’attaques orchestrés par les services de renseignements à travers des sites qui leur sont acquis. Cette dégradation de la situation des droits humains est inquiétante et suscite indignation et condamnation.

Par le passé, nous avons montré qu’une forte mobilisation pouvait faire reculer le pouvoir marocain. Aujourd’hui encore, il est nécessaire d’exprimer notre solidarité avec l’ensemble du mouvement des Droits Humains marocain, de ses militants et de tous les acteurs et les défenseurs de la liberté d’expression, pour faire échec à une politique marquée par le poids de plus en plus prépondérant des sécuritaires.

 

Comme les années précédentes, en ce 55ème anniversaire de l’enlèvement et de la disparition de Mehdi Ben Barka, permettez-moi de vous rappeler ce qui nous réunit :

  • Poursuivre le combat pour la vérité et la justice pour toutes les victimes de la disparition forcée, pour soutenir les actions menées par les familles pour connaître enfin le sort de leurs proches et mettre fin à toutes les formes d’impunité ;

    - Exiger avec force que toute la lumière soit faite sur l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka, ses assassins identifiés, sa sépulture localisée et que toutes les responsabilités soient établies, qu’elles soient étatiques ou individuelles ;

    - Dénoncer la complicité des deux états marocain et français qui continuent à user et abuser de la notion de raison d’Etats et des secrets qui l’accompagnent. En faisant ainsi obstacle à l’action de la justice et bafouant le droit de ma famille à toute la vérité, ils continuent plus d’un demi-siècle après les faits à protéger les auteurs et les complices de ce crime odieux.

    Cette année encore, ces mots d’ordre sont d’actualité. En effet l’état du dossier judiciaire n’a pas évolué, ou très peu.

    Au Maroc, depuis 2003, aucune Commission Rogatoire Internationale (CRI) des juges français n’est exécutée, malgré leur renouvellement en 2005 et la relance du juge Paquaux en 2018. Février dernier, une requête était directement déposée auprès des autorités marocaines compétentes en matière de CRI. Elles sont restées lettre morte.

    Aucune de nos demandes n’a reçu d’écho favorable, comme par exemple faire des fouilles à la prison secrète du PF3 ou entendre les agents et anciens hauts responsables marocains encore vivants. Le cynisme des autorités y irait-il jusqu’à laisser traîner la procédure jusqu’à leur décès ? J’ose encore espérer que ce n’est pas le cas.

    En France, l’accès aux archives est toujours bloqué au nom du secret-défense.

    Le feuilleton des documents saisis en 2010 au siège de la DGSE se poursuit.

    Résumé des épisodes précédents : La perquisition en 2010 se fait en présence du président de la Commission Consultative du Secret de Défense Nationale (CCSDN). Le juge souhaitait saisir les dossiers concernant 78 personnes. Seuls 23 dossiers seront retenus par le président de la CCSDN. Au bout de deux jours, dans les dossiers consultés, le président de la CCSDN garde 475 pages.

    De retour à la réunion plénière de la commission : seulement 144 pages sont déclassifiées, les autres sont considérées comme « n’ayant pas de lien avec l’affaire ». N’est-ce pas surprenant ! Il nous semble étonnant que le président de la Commission ait pu se tromper à ce point sur les trois-quarts des documents saisis !

    C’est pourquoi, en décembre 2017, M. Cyril Paquaux, l’avant-dernier dernier juge en charge du dossier, a renouvelé auprès de Mme Parly une demande de soumettre à nouveau les documents classifiés à la CSDN. 20 mois après, malgré une argumentation élaborée du juge d’instruction, sans même daigner recevoir la partie civile, le ministère des Armées, juge et partie, refuse que la déclassification de 300 pages saisies à la DGSE en 2010 soit ré-étudiée, sans même évoquer les 55 dossiers qui ont été négligés par le président de la ccsdn lors de la perquisition

    Ma famille, notre avocat maitre Maurice Buttin et le Comité pour la vérité dans l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka écrivent également au Président. Il nous envoie vers le ministère des affaires étrangères, comme l’avait fait l’un de ses prédécesseurs, le Président Sarkozy. Rencontre bien sûr sans résultat.

    En désespoir de cause Me Buttin écrit à Mme Macron. Elle transmet son courrier au premier ministre d’alors M. Philippe. Son chef de cabinet militaire, général de son état répond à Me Buttin :

    « Je vous informe en premier lieu [ce général informe Me Buttin, avocat de ma famille depuis 55 ans !!!] qu’une information judiciaire contre X des chefs d’homicide est toujours en cours. (!) Je vous invite en conséquence, à vous tourner vers le magistrat instructeur pour complément d’information ». (!) Je vous informe, en second lieu que le pouvoir exécutif a toujours pleinement coopéré avec l’autorité judiciaire dans ce dossier (…). »

    Quelle ignorance du refus quasi permanent du pouvoir exécutif de répondre favorablement aux demandes des différents juges d’instruction Nous sommes au cœur de la problématique du secret-défense en France.

Il suffit à l’Etat d’invoquer le secret de la défense nationale au nom de la raison d’Etat, pour que le justiciable qui réclame son droit se voit totalement démuni et dépendant du bon vouloir du prince comme du temps de l’ancien régime.

Me Buttin a signé une tribune relatant ces faits en juin dernier dans Médiapart. Il l’a intitulée « le mépris du pouvoir » et l’a conclue par « En bref, il y a ceux qui savent, mais refusent de le faire savoir au commun des mortels. »

Nous sommes révoltés par un tel mépris à l’égard de familles et d’amis de victimes qui attendent de l’Etat un minimum d’écoute et de compassion. Nous sommes révoltés par un tel mépris à l’égard de familles et d’amis de victimes qui attendent de l’Etat un minimum d’écoute et de compassion.

C’est une situation indigne d’un état de droit qu’on retrouve dans les 16 affaires regroupées dans le Collectif « secret-défense, un enjeu démocratique ».

Si une avancée a été réalisée dans l’accès à des archives classées secret-défense sur le Rwanda, le blocage est constant dans les 15 autres affaires.

Le mois dernier, une nouvelle juge (la 11ème) a pris en charge l’instruction de la plainte de ma famille qui date d’octobre 1975, il y a maintenant 45 ans.

 

 

Cher(ère)s ami(e)s,

L’année 2020 marque le centième anniversaire de la naissance de Mehdi Ben Barka. Ce sera une occasion de revenir sur sa vie et son héritage politique. Penseur et homme d´action, il a mené un combat pour une société d’hommes et de femmes égaux et libres, refusant tout compromis lorsqu’il s’agissait de défendre la cause des plus démunis et de promouvoir les conditions pour plus de justice et plus de dignité.

« Figure historique du mouvement nationaliste marocain sous le protectorat français etpersonnage de référence de la gauche, il est l’un des hommes clés de sa structuration politique. Il était présent sur tous les fronts de l’engagement militant dans son pays, comme il était de tous les combats contre le colonialisme, le néo-colonialisme, l’impérialisme et l’apartheid. Il était pour un socialisme non aligné, pour l’unité du Maghreb et pour la solidarité entre les peuples du Tiers-monde. Internationaliste, il a contribué à faire connaître la réalité et les problèmes des pays colonisés et de ceux nouvellement indépendants. »

C’est un extrait de la tribune signée par les collectifs qui se sont constitués au Maroc, en Belgique et en France à l’occasion de cette année du centenaire de la naissance de Mehdi BB.

Ils regroupent des organisations démocratiques (Associations de Femmes et de Jeunesse, Organisations de défense des Droits Humains, Syndicats, Partis politiques) et des personnalités de la société civile.

Les actions qu’ils ont initiées, séparément ou collectivement, l’ont été sous le mot d’ordre commun : « Pour la vérité, la mémoire et la pensée ».

Ils appellent à la mobilisation de tous les démocrates pour exiger que toutes les entraves soient levées afin que les circonstances de la disparition de MBB soient élucidées et que les implications pénales et politiques soient établies.

Solidaires avec ma famille et son avocat, Maître Maurice BUTTIN, les collectifs apportent leur soutien au combat courageux et digne de toutes les familles des victimes des disparitions forcées au Maroc, à leurs actions persévérantes pour connaître enfin la vérité sur le sort encore inconnu de leurs proches et mettre fin à toutes les formes d’impunité.

Pour eux, « l’affaire de l’enlèvement et de la disparition de Mehdi BEN BARKA appartient à la fois à l’histoire du Maroc, à celle du mouvement progressiste du Tiers-monde, mais aussi à celle de la Vème République française. Cette page ne pourra être tournée que lorsque toute la vérité sera connue, que les responsables auront été identifiés et que la justice aura été prononcée. »

A part les soirées inaugurales de Casablanca fin 2019 et à Paris en janvier 2020, beaucoup d’actions ont été annulées ou reportées du fait de la crise sanitaire. Des conférences numériques ont pu être tenues, comme celle de ce soir par exemple. Parallèlement aux collectifs, d’autres projets et initiatives ont pu se concrétiser comme une présentation des livres de la bibliothèque personnelle de Mehdi à Rotterdam, il y a un mois. Par contre, une exposition de portraits de Mehdi qui devait se tenir à Nantes à partir du lundi 2 novembre accompagnée de conférence et de projection de film vient d’être annulée par les nouvelles mesures de confinement. Nous ne perdons pas espoir de voir toutes ces actions se décaler dans le temps pour s’adapter à la situation sanitaire.

Chers amis,

Avant de conclure, permettez-moi d’avoir une pensée à la mémoire de Samuel Paty, sauvagement assassiné par un fanatique criminel pour avoir mené sa mission éducative. La barbarie et l’obscurantisme exprimés il y a quinze jours et aujourd’hui encore dans ces actes de terreur me blessent profondément en tant que citoyen. Je voudrais exprimer mon effroi, condamner ces crimes et adresser mes sincères condoléances à la famille des victimes.

Depuis notre dernier rassemblement, beaucoup de nos proches, de nos ami(e)s, de nos camarades nous ont quittés.

Tahar Jmyi, pendant longtemps refugié en Syrie, ce militant de la gauche marocaine et de la révolution palestinienne a porté haut les valeurs d’humanisme, de solidarité et de fraternité. Il nous laisse une œuvre photographique reconnue internationalement.

Tourya Joubrane était une grande figure du théâtre et du cinéma qui a marqué le paysage culturel marocain par son talent et sa personnalité. Citoyenne et militante elle a également été active dans le combat pour les droits humains. Alors qu’elle était ministre de la Culture, elle avait permis, en octobre 2008, que se tienne dans de très bonnes conditions l’exposition-hommage à Mehdi Ben Barka à la galerie Bab El Kebir aux Oudayas.

Abderrahmane El Moudden, universitaire, l’un des fondateurs de l’association marocaine de la recherche historique était le coordinateur du livre regroupant les publications universitaires de feu Othmane Bennani, proche collaborateur de Mehdi Ben Barka à l’OSPAA.

Abdellatif El Fahli, ingénieur agronome et militant syndicaliste avait fait ses études universitaires au Caire. Depuis cette époque, une profonde et sincère amitié de plus de cinquante ans s’est nouée entre nous.

Toutes et tous ont contribué à faire progresser le combat pour la liberté, la démocratie et la dignité. Ils nous manqueront, mais leur mémoire restera toujours vivante.

Bachir Ben Barka

Paris le 29 octobre2020

 


asdhom